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Des territoires et des collaborations

Journée de restitution : 7 juin 2023, Auditorium de Pigna .

Auditorium de Pigna, 2000.

Le 7 juin 2023 à Pigna, a eu lieu la restitution du projet [CO S-A]. Cette “fin” de projet a été conçue avec l’équipe du CNCM VOCE comme un horizon à faire fructifier, à continuer à penser et à réfléchir. La thématique “Territoires sonores et création. Dialogues, enjeux et perspectives” révèle cette extension au-delà du projet CO S-A] qui a arpenté la Balagne et le Cortenais durant une année et demi.

Cette rencontre a eu comme objectif de réfléchir de façon collaborative à la question du réemploi de l’archive patrimoniale et immatérielle ainsi qu’aux modalités de sa conservation et de sa recréation, tout en favorisant des actions de recherche conçues en relation avec le monde culturel et celui de la société civile.

Il s’agissait également de réfléchir ensemble à d’autres voi(x)es d’habiter nos territoires et de partager ces réflexions avec les différent.e.s actrices et acteurs des domaines scientifiques, culturels, artistiques et activistes de Balagne et ses alentours, partageant ainsi une volonté commune : celle de penser de nouvelles formes transversales d’actions collectives.

La journée s’est déroulée en deux temps. La matinée a été consacrée à la présentation du projet [CO S-A] par l’équipe en charge du projet (Christine Esclapez, Caroline Boë, Joséphine Simonnot, Véronique Ginouvès, ainsi que Sébastien Dussol et François Boureau), avec la présence de Jérôme Casalonga – directeur du CNCM VOCE.

Trois tables de réflexion ont été organisées l’après-midi. Elles ont donné à des discussions croisées ainsi qu’à la rédaction de notes de synthèse qui tracent des perspectives : pour le futur, pour les territoires, pour les rencontres – toujours à venir, à construire, à penser.

La réussite de cette journée doit beaucoup à l’ensemble des participantes et des participants de cette journée. Qu’ils et elles en soient ici remercié.e.s.

Texte collectif.

TABLE 1 : Penser un projet en recherche-création avec l’archive sonore

Modération : Christine Esclapez & Claire Taddei

Participant.e.s :  Cora Laba – Alexandra Corkish – Olivier Bertholet – Vannina Bernard Leoni – Antonia Taddei- Ghassen Azaiez- Jennifer Gamet -Rossi- Deborah Certo

Très vite, durant les échanges est apparue la nécessité de proposer une direction forte pour ce que le collectif a nommé la construction de l’archive du futur. Avant même de penser à ce que pourrait être un projet en recherche-création avec l’archive sonore (ou pas), il s’est agi de tenter de définir l’archive, et de s’accorder sur cette définition.

Le collectif a pensé que l’archive serait située entre deux rives : entre le fixé et le mouvement ce qui nous permettrait de construire un autre rapport au temps. Non plus un rapport linéaire mais une logique de l’ailleurs, de l’espace. D’ailleurs, d’un point de vue biologique, les endroits les plus vivants sont souvent les lieux de lisières, de frontières, les interfaces entre deux écosystèmes. C’est là où l’on rencontre les espèces les plus complexes, et les plus riches. Finalement, nous avons convenu qu’il fallait construire un rapport presque aquatique à l’archive : elle est source, mouvement, irrigation. Dans l’archive se rencontre ce qui est fixé mais aussi ce qui traverse, et se renouvelle.

L’archive essaie de reconstruire un passé en étant un témoignage inscrit dans le présent. L’archive n’est pas seulement un document mais quelque chose que l’on peut considérer comme un espace, un lieu où des éléments circulent, se croisent, quelque chose qui se répèterait perpétuellement, comme un éternel retour. L’archive est matérielle et dépend de la collecte patrimoniale du patrimoine, mais elle est aussi le point de départ pour une nouvelle recréation de l’histoire. L’archive porte une dimension expérimentale, innovante. Elle dépend également de la relation que l’on se crée avec notre patrimoine. Comme l’écrivait Foucault, l’écriture de l’histoire est une construction et il s’agit de ne pas oublier d’oublier… Par exemple, l’une des sources des polyphonies corses est la musique modale que l’on ne retrouve pas toujours dans les interprétations de ces polyphonies qui se sont progressivement normalisées depuis le XIXe siècle. C’est ainsi qu’il est apparu qu’il serait peut-être nécessaire de se demander si l’histoire du Reacquistu a été totalement écrite ? Qu’a-t-on finalement retenu des années 1970 ? Qu’est-ce qui a été écrit ? Qu’est-ce qui a réellement eu lieu ? De quelle histoire parle-t-on ? Le Reacquistu a été aussi le temps de nombreuses expérimentations musicales et sonores dont certaines ont été oubliées. Il serait intéressant de pratiquer de façon systématique auprès d’un large public des sessions d’écoute, favorisant les croisements entre musiques ancrées dans la tradition orale (par exemple les chants des prisonniers corses dans les camps de prisonniers allemands[1]) et les expérimentations sonores et musicales d’artistes corses dont certains ont été produits, par exemple, par le label Montera Music/Bastia[2]). L’enjeu de la relation que nous nous faisons avec l’archive a été également soulevé comme étant central. Finalement, nous avons convenu qu’avant toute perspective, une question fondamentale doit être posée : Quelle est la/les fonction(s) de l’archive ? Comment la penser en relation avec des lieux ? des pratiques ?

En parallèle, et pour répondre à la thématique de la table de réflexion, nous avons également discuté des différences entre chercheurs et artistes. Il est apparu que plusieurs d’entre elles pouvaient marquer une distinction forte entre ces deux « statuts ». Le processus artistique est souvent le fruit d’expérimentations construites de façon empirique, sans forcément qu’il y ait au départ l’adoption d’une méthode a priori. Le chercheur doit rendre compte de sa recherche de la façon la plus méthodique possible. Il doit également rendre compte d’indicateurs et tracer ses données. La transmission est également plus rigide. Certainement la distinction la plus forte est celle de la singularité de l’artiste et de son expression face au chercheur qui doit produire des résultats pour le collectif. Pourtant, il nous est aussi apparu que dans le cas d’un projet en recherche-création, il était important de travailler aussi « entre deux rives ». De penser les similitudes et les zones de résonance. Le chercheur peut-il être un créateur ? L’artiste peut-il être un chercheur ? Dans quelles conditions ? Comment penser leur possible dialogue ?

Quelques pistes méthodologiques ont été avancées pour pratiquer en nom propre ou en collaboration un projet en recherche-création.

-Adopter un même principe de recherche : celui du tâtonnement expérimental ou accident heureux (intégrant la dimension improvisée de l’invention)

-Travailler ensemble autour d’un concept transversal pour mettre en œuvre une transversalité des pratiques. Trouver, finalement, un lieu où l’on résonne, où l’on s’harmonise pour réussir une œuvre commune. Penser et faire ensemble autour d’une notion, d’une métaphore, d’un concept…

-Investir les archives par rapport à une question à la fois pratique et théorique. Croiser les méthodes d’enquête, de recherche de sources pratiquées par les chercheurs et les artistes, ne pas les opposer.

-Adopter un travail de terrain, presque un travail d’anthropologue. Partir du terrain par l’action artistique. Enquêter par la création, par la musique. L’art comme méthode. La musique en tant que méthode. La musique en tant que pratique culturelle.

-Nécessité de s’interroger sur l’œuvre produite résultant d’un projet de création utilisant le patrimoine. Est-elle une création ? une recréation ? une réappropriation ? une reproduction ? une transformation ? réinterprétation ? interprétation ?

Quelques projets possibles, à faire résonner entre recherche et création.

-Travailler sur la dynamique du cycle, du mouvement, logique de création en dehors du temps linéaire. Travailler le paradoxe : alors que l’on part d’une logique historique (un document venant du passé), traverser ce document par une approche artistique regénérant le temps linéaire : boucle, sample, etc.

-Reprendre les polyphonies en relation avec les espaces publics, de manière conviviale et spontanée. Cf : la Tabulada (projet en cours de conception par Antonia Taddei).

-Recréer des œuvres expérimentales nées d’un autre Reacquistu comme l’ont fait, par exemple, Ghjuvan Petru Graziani et Rinatu Coti avec Corsica Ribella.

L’archive du futur serait donc comme un bord où l’on accoste, un endroit où se dépose des « choses », des rives, des frontières, des projets…

Mais… Comment penser un projet en R-C avec l’archive sonore qui serait davantage connecté avec des problématiques sociologiques et d’envisager un état de l’archive sonore corse comme symptomatique de faits sociaux présents, notamment la relation que le/la Corse a à l’altérité et plus spécifiquement à l’autre issu de l’immigration et de son invisibilisation. Cf. : Liza Terrazzoni, Les autres en Corse (2019).

Vue de la terrasse de la Casa Musicale, Pigna.

TABLE 2 : Penser des actions de médiation avec le son en lien avec le territoire
Modération :  Elsa Comelli & Véronique Ginouvès

Participant.e.s : Emeline Lavocat – Nicole Casalonga – Jean-Marc Jonca- Alba GÓMEZ RAMÍREZ – Jérôme Casalonga – Sébastien Cabot – Sébastien Quenot

Les participant·e·s à cette table ronde étaient issus de plusieurs horizons : archivistes, artistes, professionnel·l·es de l’action culturelle, universitaires. La question qui nous était posée « Quelles actions de médiation mener avec la matière sonore ? » était ouverte largement vers toutes les pratiques du son mais les discussions se sont orientées sur la question de l’écoute et de ses modalités, les ré-usages des archives sonores et leur collecte.

ÉCOUTE – Le premier postulat a été celui que l’artiste fait œuvre de médiation, sans le savoir – qu’il s’agisse d’un concert à partir un travail d’archive, d’une action de diffusion qui prolonge une écoute… Pour autant lorsque le matériau sonore est à la base de la création, la mise en posture d’écoute n’est pas toujours immédiate, il faut comprendre comment se mettre en situation d’écoute, réussir à couper ses autres sens pour écouter, accepter le silence, le temps long. Comment apprendre à écouter, sensibiliser au sonore ? Cela devrait pouvoir se faire comme on apprend à lire ou on apprend les couleurs. Pour favoriser un environnement propice à l’écoute, la question des conditions techniques est alors essentielle (immersion, douche sonore, espace dédié, réflexion sur la pollution sonore…). Il est également nécessaire de trouver des moyens de sensibiliser le public à la disponibilité auditive avant l’expérience d’écoute.

PUBLICS – Car la question de la définition des publics est centrale pour tout projet de médiation. Comment construire une action de médiation qui aurait pour objectif principal de faciliter l’appropriation du territoire par ses habitantes et habitants à partir du son ? En Corse faudrait-il segmenter les actions en direction des publics qui sont de passage (les « touristes ») et celles et ceux qui l’habitent sur la durée. Pour éviter les écueils de la folklorisation du patrimoine culturel, il est essentiel que le matériau sonore soit ancré dans la réalité.

ARCHIVE & CONTEXTE – Toutes et tous, étaient d’accord, il est essentiel que l’archive sonore soit accompagnée de la documentation de son contexte de production. Pour autant, une archive peut être utilisée par un artiste sans le rappel de son contexte. Dans ce cas, pour garder trace, l’œuvre pourrait aussi être archivée avec la première archive sonore pour en offrir une autre forme de lecture. Prenant exemple des pastilles sonores créées au cours du projet [CO S-A] et des 100 sons de « Strada musicale », les participant·e·s ont insisté sur l’intérêt d’écouter dans le lieu même où le son a été produit. Les pastilles sonores issues des créations de la compositrice Caroline Boë, s’écoutent près des ateliers d’artisan·nne·s où les captations ont été réalisées. Il n’y a pas encore de retours sur la façon de pratiquer ces écoutes, mais le CNCM Voce va interroger les publics.

ARCHIVAGE DE L’ARCHIVE – Pour faciliter les réusages et la médiation, il est important de documenter les modalités de l’archivage mais aussi, au fil des réusages, documenter les différentes œuvres créées en lien, les citations et toutes les réutilisations qui forment un nouveau regard, offrent de nouvelles façons d’écouter l’archives sonore.

COLLECTE & CONTEXTE – Pour contextualiser les archives sonores afin de mieux les entendre et les comprendre il faut retourner aux collectes. Celles-ci s’étiolent depuis quelques années. Pourtant il y a encore à collecter et à raconter. Les participant·e·s ont alors vécu une incarnation de la collecte et de la création d’une archive sonore à travers un récit de Nicole Casalonga. Dans les années 1990, elle a l’opportunité de rencontrer, Anghjula Maria Leca, bergère et improvisatrice, dont elle avait écouté une archive sonore enregistrée en 1960. A peine arrivée sur perron de sa porte, elle enregistre. Anghjula Maria Leca, l’accueille et déploie un chant dédié à son fils. Elle se met en scène et raconte sa vie de travail, sa transhumance, les 60 kilomètres de marche côte à côte, avec son fils ; elle nomme les lieux, l’espace traversé. Le récit se conclut par cette question : comment transmettre ces qualités esthétiques, cet espace physique et sonore qui l’a saisie d’emblée ? Les récits de transmission sont tout aussi précieux que les archives collectées qui, sans eux, perdent de son sens. Des collectes participatives pourraient être créées pour former ou accompagner les enquêteur.trice·s pour conduire un entretien mais aussi garder trace de l’espace physique, sonore et humain qui s’est créé.

COLLECTE & ETHIQUE – L’éthique de la collecte doit guider les enregistrements.Les situations d’usages ou de réappropriations non éthiques sont nombreuses. Il peut d’agir de cas où l’objectif est simplement matériel, comme celui bien décrit de l’affaire« Deep forest »[3] d’autres qui ne sont plus liés à l’incompréhension du contexte. Ainsi, le chant intime de la vie d’Anghjula Maria Leca et de son fils, en devenant archive a permis à d’autres l’écoute de son improvisation. Est-ce que pour autant d’autres chanteur·euse·s peuvent s’emparer de la vie d’une mère et de son fils ? 

COLLECTE & TECHNIQUE – Pour que les collectes se fassent dans de bonnes conditions, une formation à la technique du son est nécessaire mais aussi à l’éditorialisation des archives. La popularisation du Podcast est une aubaine pour le développement d’actions de médiation participative autour du son.

LANGUE – L’archive sonore n’est pas uniquement musicale, elle est aussi un moyen d’écouter la langue corse et son évolution, la façon de parler à travers les années d’enregistrement, hors des manuels scolaires. Les enregistrements permettent de mieux la décrire pour mieux la transmettre et créer de nouveaux supports pédagogiques.

Vue de la terrasse de la Casa Musicale, Pigna.

TABLE 3 : Penser la création avec l’écologie sonore

Modération : Caroline Boë & Joséphine Simonnot

Participant.e.s : Abigaël Caudron – Tommy Lawson – Elisa Tramoni – Philippe Salort – Bernard Pazzoni- Sébastien Dussol

L’écologie sonore interroge notre relation à l’écoute. Or notre culture a donné la prédominance au sens de la vue, en minimisant l’importance de nos perceptions auditives. Ceci a altéré une relation au monde acoustique qui était fondamentale dans des civilisations plus anciennes. Ainsi, en soignant notre écoute, en y accordant de l’importance, nous redécouvrons une nouvelle façon d’être au monde et de l’entendre. Cet engagement nous permet d’affiner notre compréhension des interactions sociales, technologiques, biologiques.

Dans un premier temps nous avons constaté que l’environnement sonore était de plus en plus bruyant. De ce fait, nous portons des écouteurs et des casques à réduction de bruit pour nous isoler de la réalité sonore et vivre dans notre propre univers, déconnectés d’autrui. Digitalisation et instantanéité numérique nous enferment, nous avons perdu une forme d’écoute simple, oreilles nues. En conséquence, nous ne savons plus être à l’écoute de l’autre. D’autre part, le silence devient anxiogène pour certains, comme cela a été mis en évidence par Tommy Lawson pendant les mesures sanitaires liées à la COVID.

Pour être efficaces, nous pensons que les solutions artistiques doivent être envisagées à travers l’éducation, dans les écoles. Or, la création orientée vers l’écologie sonore, seule, ne peut venir à bout ni de l’altération collective du sens de l’ouïe, ni de la dégradation subséquente de la communication entre les uns et les autres. Ainsi, nous pensons qu’il est indispensable, parallèlement au programme artistique, de revoir l’architecture intérieure dans les écoles qui doit intégrer un programme d’amélioration acoustique pour réduire les réverbérations.

Nous avons envisagé trois types de programmes artistiques qui pourraient être proposés aux enfants :

La première proposition concerne la réalisation de paysages sonores avec des captations de chants d’oiseaux de la forêt tropicale (enregistrées par des professionnels), pour comprendre les niches acoustiques décrites par Bernie Krause dans Le grand orchestre animal (2013). En effet, cet artiste sonore démontre que les espèces trouvent des fréquences acoustiques disponibles dans ce grand orchestre animal, afin de communiquer avec les différents individus. Composer ce type de paysages sonores à l’école, avec des enfants peut les sensibiliser à la place de chacun dans l’espace sonore.

Une autre idée a émergé : celle de faire réaliser aux élèves de collège leur propre jingle d’annonce de fin des cours. En effet, les sonneries de collège sont souvent décrites comme insupportables. Ceci a pour effet d’habituer les jeunes aux bruits agressifs et réduit leur sensibilité aux finesses du son. En composant eux-mêmes leur annonce sonore, ils s’emparent de leur propre espace acoustique et prennent conscience de la notion d’écologie sonore.

Enfin, la dernière suggestion porte sur la pratique de l’improvisation musicale libre, qui pourrait être proposée dans le cadre scolaire. Cette pratique oblige les différents musiciens à être à l’écoute de l’autre afin d’intervenir en complémentarité musicale : harmonique, rythmique, de tempo, de nuances.

Finalement, ces trois propositions artistiques questionnant l’écologie sonore se situent dans le champ de l’art participatif, dans lequel les écologies mentales, sociales et environnementales sont impliquées, c’est-à-dire de façon écosophique (Guattari, 1989).

7/06/2023, repas avec les participants et participantes.

[1] https://www.isula.corsica/patrimoine/Une-enquete-ethnographique-aupres-des-soldats-corses-dans-les-camps-de-prisonniers-allemands-1916-1917_a87.html

[2] ]http://www.monteramusic.com/montera-contact.php

[3]  Laurent Aubert, “Woodstock en Amazonie et la superstar du ghetto de Kingston”, Gradhiva [Online], n°12, 2010, DOI: https://doi.org/10.4000/gradhiva.1889

Des archives et des artistes

Lors de la résidence de création qui a eu lieu du 7 au 10 juin 2022 à Pigna au CNCM VOCE a été réalisé – le 10 juin – un entretien avec Jérôme Casalonga, Jean-Marc Montera et Pierre Gambini, suite à la sortie de résidence qui avait eu lieu la veille dans l’Auditorium du CNCM. L’entretien conduit par Christine Esclapez, Joséphine Simonnot et Caroline Boé et filmé par Lucie Charlier a permis de croiser les regards de ces trois artistes qui se sont prêtés au jeu des consignes proposées par le projet [CO S-A] : élaborer une création originale à partir des archives musicales du Repertorium. Cet entretien permet à la fois un premier retour d’expérience sur cette création éphémère, mais aussi un début de théorisation des processus de création mis en œuvre par les trois artistes durant ce travail collaboratif. Le film documentaire (voir la bande-annonce) relatant les différentes phases de cette résidence est, actuellement, en cours de réalisation ; il sera montré pour la première fois lors de la journée de restitution de [CO S-A] qui aura lieu en mars 2023 à l’Université de Corte.   Ce texte n’est pas une transcription textuelle de l’entretien, mais sa réécriture, en contrepoint, un montage et remontage, qui fait apparaître quelques points saillants et traces de cette expérience conduite in vivo, où le geste de création a été construit à partir du geste improvisé.

Caroline Boë, Juin 2022, Pigna, Casa Musicale. CC-BY

C’est à Jérôme Casalonga, directeur du CNCM VOCE, musicien et compositeur corse, que l’on doit le choix d’inviter Jean-Marc Montera et Pierre Gambini à venir expérimenter avec lui, en résidence et sur scène, cette expérience de création. Ceci impliquait d’emblée de trouver un espace intermédiaire de rencontre et de se mettre rapidement en situation de dialogue et d’écoute mutuelle. L’improvisation est apparue comme la clé pour favoriser cette rencontre.

Jean-Marc Montera. Mes premiers contacts avec la musique c’était au travers de mon grand-père, qui était guitariste amateur dans les studientines ajacciennes. J’ai appris à jouer de la guitare sur sa guitare, que j’ai toujours, et après j’ai eu le parcours de beaucoup d’adolescents dans une grande ville [Marseille]. Moi je viens du rock, mainstream au début, un peu plus progressif après grâce à des contacts avec des gens qui étaient plus cultivés que moi. Ils m’ont fait découvrir Crimson, Coltrane, Stravinsky et Xenakis. Et, ensuite, je suis arrivé à l’improvisation totale par des contact directs, avec des musiciens qui ont été les fondateurs du mouvement. Mes rencontres avec Derek Bailey, avec les gens de AMM, Eddie Prévost, John Tilbury ont été déterminantes. Il y a eu aussi André Jaume, à Marseille. On a eu la chance qu’il soit sur place, pour initier le mouvement, dans une ville où il ne se passait pas grand-chose d’un point de vue musical. D’où la création du GRIM (Groupe de Recherche sur les Musiques Improvisés) à Marseille, qui a été créé en 1978 et intégré au GMEM-CNCM Marseille en 2016.

Pierre Gambini. J’ai eu une éducation urbaine, je n’ai pas été élevé dans des villages, j’ai été élevé en ville [Bastia], dans des quartiers un peu sensibles, on va dire. Il y avait beaucoup d’habitants de villages qui vivaient dans ces quartiers qui reproduisaient quand même un écosystème particulier, qui peut être différent de ce que peut être la Corse rurale. Du coup, j’ai découvert la musique dans cet environnement, énormément à travers ma famille car j’avais des frères plus âgés dont un est musicien. Donc, j’ai pu entendre des enregistrements qui appartiennent au Reacquistu et aux musiques corses, mais aussi des vinyles… Il y a une culture rock qui s’est beaucoup affirmée à la maison, et qui à mon avis est liée à l’environnement bastiais des quartiers suds où une culture rock était plus affirmée. Et après, il y a mon rapport avec mes grands-parents, avec Corte, donc au centre de la Corse, où j’ai pu entendre mon grand-père maternel chanter, jouer de l’harmonica. J’ai réussi à faire chanter mon père une fois U Lamentu di Catagne, qu’il connaissait par cœur, et avec une façon de chanter que je n’arriverais même pas à reproduire. Je sais que ma grand-mère improvisait notamment durant les décès, elle faisait des vocce. Mais je ne l’ai jamais entendue. Donc voilà, mais j’appartiens quand même à une culture urbaine, qui reste malgré tout insulaire. C’est pas une culture urbaine comme à Marseille ou dans des grandes villes. Les petites villes sont perméables au monde rural, on n’est pas des citadins coupés de la réalité [rurale] quand on vit dans une ville en Corse. Et j’appartiens aussi à une famille de bergers, donc forcément il y a tout un mélange…

De la rencontre et de la mémoire : le temps de l’action.

Au fil de l’entretien, est souvent affirmée l’importance de la « rencontre ». Réactualiser des documents d’archives suppose pour ces musiciens de valoriser le temps de l’instant. Ce fameux Instant T qui résonne si bien avec le temps de l’improvisation dite “libre”. Pour les trois musiciens, du point de vue de leurs gestes musiciens, le document d’archive n’est pas nécessairement l’enjeu d’un propos historique. Un peu comme une mémoire qui s’incarne discrètement dans un quotidien toujours contemporain, le temps de la rencontre musicale avec l’archive est avant tout le temps de l’action. L’archive réactualisée par la musique est toujours décontextualisée. Elle devient matériau et son, prétexte à des processus de fragmentation et de sonorisation. La conservation de ce qui la qualifie, de prime abord, comme document n’est ni une obligation ni un devoir de mémoire. Dans le cas de document d’archives musicales chantées, comme cela a été le cas pour la réécriture des chants des Sœurs Colombani travaillés durant la résidence, c’est avec des corps et des intonations qu’ont dialogué les musiciens.

Pierre Gambini. Dans l’archive sonore et musicale, il y a un chant que moi personnellement je n’arrive pas à dater. Tu vois ce que je veux dire… tu peux dater l’enregistrement, mais pas le chant. Encore plus dans une tradition orale. [C’est] ce qui rend la chose encore plus universelle pour moi.

Lors de la réécriture improvisée du document d’archive, l’archive est toujours vivante, comme un être que l’on rencontre au détour d’un chemin, avec lequel on tente de résonner et – éventuellement – de parcourir un petit bout de chemin.

Jérôme Casalonga. La mémoire fait partie d’aujourd’hui et c’est aujourd’hui qu’on l’aborde. En fait, cette mémoire, je me rends compte qu’elle est hyper contemporaine. Les mêmes choses que j’écoutais quand j’avais 20 ans, ce chant-là ou cette chanson-là, ne transpiraient pas de la même manière pour moi. Maintenant, elles ont un autre sens. C’est parce que je vis aujourd’hui, je les aborde aujourd’hui. Ça me conforte encore plus dans l’idée que le temps, c’est le temps que l’on passe aujourd’hui, c’est le temps de l’action du quotidien, de l’Instant T. Je n’ai pas du tout une vision passéiste (alors qu’on pourrait l’avoir par rapport aux archives). Ça amène encore plus une approche qui fait que ce qui est passé est vivant, en fait.

Jean-Marc Montera. Ce que ce projet m’a apporté, c’est un regard différent sur l’objet-archive. Après cette résidence, je perçois l’archive différemment. Ce n’est plus simplement un outil de mémoire qui date d’une certaine époque, dans un temps reculé, l’archive peut devenir quelque chose de vivant, d’actuel et de contemporain.

Pierre Gambini : Il y a un temps commun dans l’improvisation, qui n’est pas un temps normal. Il y a un moment donné [où] on sait qu’on est arrivé au bout de quelque chose, et qu’on doit s’arrêter. Ça, c’est un temps qui nous appartient sur le moment, qu’on partage à un moment donné. Il n’y a pas forcément besoin de codes pour se dire « attention on va s’arrêter». Ça fait partie du travail de musicien aussi. Comme dit Jérôme, on a tous, avec l’expérience, cette espèce de dichotomie où tu es en train de faire quelque chose sur le moment, même inconsciemment, mais en même temps [tu as] cette distance de pouvoir voir l’ensemble. Et se dire qu’à un moment donné tu vas interagir là, parce que tu sais le faire, et que là il y a la place pour le faire, qu’à ce moment-là il faudrait qu’un de nous trois le fasse… il y a plein de choses comme ça.

Caroline Boë, Juin 2022, Pigna, Auditorium, CNCM VOCE. CC-BY

Des sons et des gestes.

Peut-on affirmer que la réécriture contemporaine de l’archive musicale à partir de processus improvisés est, dès lors, très loin d’un reenactment ? En d’autres termes, peut-on avancer l’hypothèse que la réactualisation d’un passé révolu n’est pas une théorisation opérante pour comprendre la transformation qui se joue pour le document musical ou sonore lors d’une performance improvisée ? Difficile de généraliser. Pourtant, l’archive musicale travaillée par l’improvisation se transforme en matériau, en matière sonore vivante, qui suppose un rapport quasi sensuel au son, quelquefois irrespectueux car toujours interprétatif.

Jérôme Casalonga. C’était intéressant de partir sur la matière sonore plutôt que sur l’archive [document]. Moi je servais juste de passeur d’archive, je chantais la mélodie. À ce moment-là, tu interprètes quelque chose mais qui t’appartient au même titre que celui qui l’a chanté à l’époque.

Pierre Gambini. (…) au fur et à mesure, on prend conscience que le son n’est pas forcément note, mais que cela peut être aussi de la matière malléable. Elle peut devenir musicale alors qu’elle ne fait pas forcément référence aux codes de la mélodie… L’approche de cette manière-là de la musique ouvre un champ de possibles.

Si l’archive réécrite est toujours mise en scène, elle demeure souvent, comme champ de possibles, un objet du quotidien à débusquer partout et tout le temps. Elle change ainsi de statut et acquiert celui de document. Un document bien particulier. Fluide, sauvage, vivant, il n’est jamais un sanctuaire clos et fermé aux non-initiés. Il demeure une opportunité de décloisonnement, un potentiel à laisser advenir. Le geste de création le réinterprète et le reconfigure au risque même de l’écoute. Le son de l’archive traverse ces différents statuts dès lors qu’un fragment du monde (humain ou non-humain) est enregistré ou fixé sur support. Ainsi, au-delà des témoignages liés spécifiquement à l’expérience de création vécue à Pigna, ont été évoquées quelques expériences personnelles sur l’écoute du son et du monde. Ne fait-on pas archive dès lors que l’on écoute « ces sons qui nous envahissent » ?

Jérôme Casalonga. Par exemple, je suis allé enregistrer des moulins à huile, des vieux moulins en action, avec toutes les machineries en branle, et les bruits environnants : l’eau qui va couler sur la roue, qui va faire tourner la grande roue, ensuite le bruit que fait l’axe en châtaignier qui coince un peu dans la pierre. C’est cyclique, et ensuite ça avance, ça va dans un deuxième engrenage en bois, qui rentre dans un troisième, tout ça est développé… Ensuite, il y a cette grosse meule en pierre qui broie, au début qu’on fait tourner uniquement sur la pierre, ensuite on met les olives dedans, il y a un autre son… C’est infini en fait le son du travail. Et à partir de ça, en mélangeant ces archives, je veux dire ces sons qui sont devenus des archives après, je les ai mélangés avec des chants qui ont été enregistrés en situation de concert ou de performance.

L’instrumentarium réuni par les musiciens est vaste. Instruments traditionnels, classiques, amplifiés, percussions, lutherie électronique et artisanale ont entouré la voix chantée et leur ont permis d’expérimenter l’archive comme matériau, d’explorer des couleurs et des timbres multiples : nappes, ambiances, accompagnements. L’archive comme matériau s’est souvent accommodée de constants environnements sonores, aux limites des frontières établies entre genre et catégorie. Si l’exercice est habituel dans la pratique expérimentale et improvisée libre, il l’est moins dans ce genre d’expérience où l’histoire frotte avec le contemporain.

Caroline Boë, Juin 2022, Pigna, Auditorium, CNCM VOCE. CC-BY

L’archive au travail.

Durant presque trois jours, dans ce lieu hors du temps qu’est l’Auditorium de Pigna, les trois musiciens ont passé de longues heures à expérimenter leurs sons, à partir d’archives musicales prélevées au sein du Repertorium VOCE. Comme dans toute préparation, il y a le temps d’avant. Celui de la préparation où chacun des artistes a réuni autour de lui quelques objets, instruments, fragments de sons dans son atelier personnel. Chacun est arrivé avec ses idées, ses sons, sa pratique. Dès lors, le challenge tout au long de ces trois jours a été de provoquer la rencontre, de sélectionner des archives et des modes de jeu, d’organiser une narration. Pour les chercheures en quête d’observation, il a fallu accepter d’être à l’extérieur même du processus de création, et de n’en retenir que quelques éléments à peine perceptibles. La non-synchronicité est un des risques naturels de toute méthodologie en recherche-création ou recherche-action. Elle est à accepter comme le lieu même où émergent les questionnements croisés de ces rencontres qui forment, désormais, le territoire de nouvelles méthodologies en Arts et en Sciences Humaines et Sociales.

Christine Esclapez, Juin 2022, Pigna, Auditorium, CNCM VOCE. CC-BY

Pierre Gambini : Ma préparation ? À partir des écoutes déjà du Repertorium, et après effectivement une réflexion par rapport aux instruments que j’allais utiliser, en fonction aussi – sans qu’on se soit forcément concertés – de mes collègues. Sachant que je connais l’étendue de ce que peut faire Jérôme, je connais aussi le travail de Jean-Marc. Du coup, je me dis que je vais m’orienter de manière un peu large aussi. Je me suis dit que, peut-être, eux auront envie de faire des choses un peu différentes… L’important, c’est d’avoir un socle, à un moment donné qui puisse être un socle adaptable. J’ai travaillé sur deux ou trois archives, au niveau sonore, j’ai préparé une nappe sonore, et une petite boucle… Après, j’ai tout de suite abandonné l’idée de faire un travail préalable, plus approfondi. Je me suis dit « il faut que je garde une certaine spontanéité », avec Jérôme et Jean-Marc, pour que je puisse réagir avec eux, sachant qu’on allait improviser. Je me suis dit « c’est bête, je suis en train de trop figer les choses. ».

Jérôme Casalonga. Je me suis simplement dit que travailler avec l’archive, pour moi, c’est que justement, c’est un beau prétexte. Je veux dire, c’est un prétexte comme un autre, voilà je reste assez simple… Parce que de toute façon, quand on monte un spectacle, quand on écrit une musique, on obéit souvent à une commande. Tu as besoin souvent d’une accroche, même sur la musique improvisée. À partir d’une approche, d’une couleur, d’un regard, n’importe quoi. Ça t’inspire pour… et là [les archives], c’est une source d’inspiration. Après finalement, je reste assez frustré, parce que j’aurais aimé faire encore plus. Je sens les possibilités d’aller plus loin. Je sens des perspectives de construction. Après, il y avait un côté assez « format court », mais qui était bien avec le peu de temps qu’on avait. On aurait pu passer plus de temps, mais dans ce genre de musique, il faut aussi être reposé. Tu ne peux pas répéter dix fois une improvisation, tu t’épuises.

Jean-Marc Montera : Ma préparation ? Simplement me dire que l’archive ouvrait des portes, des perspectives. Comme l’improvisation libre que je pratique. Je me suis mis en situation d’écoute.

Christine Esclapez : Est-ce que pendant les temps de travail, il y a eu des tensions entre vous, sur la question du statut à donner à ces documents ? La tension que nous avons déjà évoquée entre archive-document et archive-matériau ?

Pierre Gambini : Non, moi je n’ai pas senti ça en tout cas. Après, si j’ai bien compris, c’est Jérôme qui a fait appel à Jean-Marc et à moi, donc je pense qu’il savait déjà comment on pense les choses, qu’il connaissait nos imaginaires.

Jérôme Casalonga : Non, la liberté de chacun a primé. Il y a pu avoir des différences d’approche, mais elles se sont résolues musicalement finalement.

Jean-Marc Montera : Ça a été le cas sur le dernier morceau, où on a décidé de mettre [une archive brute sans modification] à la fin.

Pierre Gambini : Oui, mais je l’ai pas vécu comme une tension.

Jean-Marc Montera : Ce n’est pas une tension, c’est une proposition musicale. Ce qui prime c’est la qualité de l’objet sonore qu’on a envie de présenter. Donc, on peut avoir une idée, qui est remplacée par l’autre, et on prend la meilleure. Ce n’est pas une tension, c’est juste une approbation commune sur une décision à prendre qui semble être la meilleure.

Caroline Boë, Juin 2022, Pigna, Auditorium, CNCM VOCE. CC-BY

Puis, il y a le temps de la scène, imprévisible malgré la préparation, traversé par l’ambiance du lieu, la présence du public, la mémoire des gestes qui doit être convoquée dans l’instant, la narration qui a été construite tout au long de la résidence et dont la forme doit faire sens quel que soit ce sens. Et là, comme dans n’importe quel concert, le propos cède devant la temporalité du musical, flux tendu vers un point d’arrivée résonant. Après, il y a les ressentis, la difficulté à exprimer ce qui s’est joué à l’intérieur même de la bulle formée par les sons des trois musiciens, les zones de conversation avec le public, avec les chercheures.

Pierre Gambini. Jean-Marc disait, par exemple, le jour du concert on l’a joué, mais on a perdu un peu d’énergie.

Christine Esclapez : Vous avez senti que la restitution était fragile ?

Pierre Gambini : Non, je pense qu’il y a eu des moments de fragilité. Mais il y a eu des moments fulgurants aussi. Il y avait de petites fulgurances où l’on sentait qu’il se passait quelque chose.

Christine Esclapez : Ce qui était très beau, c’est que c’était sur le fil, et cela résonnait bien avec la fragilité de ce que représente le document d’archive, arraché au passé.

Pierre Gambini : Oui c’est ça, cette fragilité, elle n’est pas forcément négative, il faut la prendre aussi telle quelle.

Jérôme Casalonga. Et puis c’était très peu dosé aussi. Il y a même eu des retours du public : « pourquoi vous n’avez pas utilisé plus d’archives ? ».

Christine Esclapez : Durant la restitution publique, c’était presque un voyage autour de l’utilisation de l’archive. Vous êtes passés par différents procédés : improvisation totale, mélodie accompagnée, etc. Et puis, vous avez quand même terminé par ce document [l’archive brute sans modification, chant des Sœurs Colombani]. Avez-vous été orientés par une définition sensible de ce qu’est une archive ? Vouliez-vous transmettre quelque chose au public ?

Jérôme Casalonga : Oui, il y a eu plusieurs écritures. L’écriture de l’instant, l’écriture de chacun, l’écriture de la pièce choisie…

Pierre Gambini : L’écriture de l’ensemble.

Caroline Boë, Juin 2022, Pigna, Auditorium, CNCM VOCE. CC-BY

Comment écrire l’histoire ?

Mais l’archive demeure, en tant qu’archive. Elle flotte. Les voix arrachées au passé, les voix qui portent les corps, les souffles, les vies encore présentes dans les oreilles du public, dans celles des musiciens sont bien là. La mémoire se remet en tampon, se rappelle, et retisse le fil d’une histoire oubliée. Dès lors, que peut la liberté de réutilisation, de recréation face à la décontextualisation de l’archive qui pose, indéniablement, des problèmes éthiques ? L’archive est souvent considérée comme « sacrée ». Comment pratiquer le devoir de mémoire, comment rendre leurs droits aux interprètes enregistrés sur ces archives ? Certains sont anonymes, certains ont été des amis, de la famille ? « Quelle est votre légitimité ? » demande à la toute fin de l’entretien Joséphine Simonnot. Pour Jérôme Casalonga, si légitimité il doit y avoir, elle doit être dans le dosage, et doit faire l’objet d’une une cuisine très sensible. Le respect que tout musicien doit à l’archive sonore et musicale qu’il réutilise veut dire que l’on doit avant tout comprendre le document pour mieux le décontextualiser. Pour Pierre Gambini, la remarque est presque semblable : mieux comprendre, mieux écouter. Donc ouvrir les archives, toujours. Ne pas valider le réflexe archéologique de la conservation fermée des traces. Mieux vaut ne pas fouiller que mal fouiller, rappelle, légèrement amusé, Jérôme Casalonga. Pour Jean-Marc Montera, ne pas rendre vivante l’archive reviendrait à courir le risque de la mortalité par l’oubli. Pour lui : « Mieux vaut vivre quelque chose, même de manière approximative, que de l’enterrer ». Et pour ne pas l’enterrer, il y a aussi la transmission, aux générations plus jeunes. Pour Pierre Gambini, c’est peut-être là que se situe l’une des premières urgences pour les musiques corses : recentrer les choses, dire les racines, faire écouter les fonds sonores et apprendre aux enfants à écouter ce genre d’archives. Pour Jean-Marc Montera, surtout faire savoir que cela existe car il est plus facile d’accéder actuellement aux images qu’aux sons et aux musiques, faire connaître les outils qui rendent accessibles les fonds oubliés, permettre aux jeunes de reprendre possession de ces documents, avec des gens qui soient capables d’en parler de manière intelligente. Jean-Marc Montera insiste : faire écouter ces archives et surtout accompagner cette écoute et cette découverte.

Jean-Marc Montera : On a souvent l’idée fantasmatique que l’archive est poussiéreuse, parce qu’on ne sait pas ce que c’est. Les jeunes écoliers à qui on parle d’archéologie, de fouilles, ils ont la même sensation. C’est de la vieille pierre. Sauf que s’ils visitent Pompéi avec des archéologues comme je l’ai fait la semaine dernière, et qu’on leur explique… c’est un conte de fée, c’est une saga, c’est quelque chose d’absolument extraordinaire. Sauf qu’il faut qu’ils aient la possibilité de sentir que c’est quelque chose d’extraordinaire. Et pas écouter des trucs en MP3 dans des casques pourris, toute la journée.

Jérôme Casalonga. Tu vas dans les gares tu as de la musique, dans un train, dans bar, dans un restaurant, tu as de la musique enregistrée. Forcément, il y a une saturation. Alors, aller fouiller un enregistrement, faire un choix dans tout ça… c’est compliqué. La vieille pierre, c’est sûr. Mais [ça vaut] pour tout. C’est savoir regarder le fonds des choses… Il faut se battre pour l’enseignement, tu parlais des enfants, moi enfant, toutes les premières sorties archéologiques [que j’ai faites], c’est grâce à l’école. Il y a quand même beaucoup de choses qui sont faites, on va pas dire qu’on est dans un marasme de transmission, il y a pas mal de possibilités. Je trouve plutôt qu’on est dans une submersion de sons et devant une grosse machine qui nous inonde. Là on ne s’en rend pas compte, ça rentre chez nous par la télé, par le téléphone, partout… On est quand même hyper perfusés.

Alors peut-on échapper à l’enregistrement, aux diffusions mondialisées des musiques dites traditionnelles ou de tradition orale, à leur électrification ou à leur globalisation ? L’archive issue des traditions dites orales peut devenir simple folklore. Qu’est-ce qui démarque la musique traditionnelle vivante de la musique folklorique, demande Lucie Charlier.

Pierre Gambini : La création ne peut pas devenir folklorique. Si elle est vivante, si elle se questionne constamment, elle se remet en question. Je ne sais pas si c’est ma culture anglo-saxonne, mais j’ai toujours eu l’impression que, dans la création, il fallait se démarquer, apporter quelque chose de différent, aller creuser des pistes. Les anglo-saxons fonctionnent comme ça : « tu vas voir, je vais faire aussi bien que toi, mais en plus je vais apporter ma patte, ma signature ». Ce n’est peut-être pas typiquement anglo-saxon, mais eux ils le font comme ça, peut-être même c’est l’essence de la création, tout simplement. On l’a un peu oublié en institutionnalisant les choses, on a oublié qu’à un moment donné la création, elle devait sans cesse être vivante, être en mouvement. Dès lors qu’on [ne] la questionne plus cette création, elle peut devenir folklorique.

Difficile de clôturer l’entretien.

L’archive lutte toujours contre elle-même nous rappelait Jacques Derrida au début des années 1990. Tout processus de mise en archive court le risque de la décontextualisation. Pourtant, la création artistique aurait-elle une prérogative particulière ? Celle d’abandonner enfin cette lutte, et d’accepter que la vie de l’archive la conduise hors de ses frontières institutionnelles, génériques et musiciennes ?

Ce début de problématique [scientifique ?] effleure ces propos de l’instant, captés sur le vif, sur le fil. Pourtant, de ces conversations croisées, entre chercheures et artistes, enfin un lieu de convergence émerge. Que peut la création artistique pour l’archive ? L’aventure débute, elle a tout pour être continuée et intensifiée… Pour peu que chacune et chacun apprenne l’écoute de l’autre. Remarque banale désormais, mâtinée de pensée édulcorée et bien utopique. Pourtant, la recherche est toujours peu ou prou le lieu de l’utopie. C’est à cette utopie qu’un groupe de chercheures a décidé de consacrer une partie de sa réflexion, persuadé que l’archive, c’est nous toutes et tous, quels que soient nos savoirs et nos connaissances, nos façons de les pratiquer et de les dire. Dans les gestes et les pratiques est niché un savoir juste auquel les mots donnent de la consistance, elle aussi juste. Des concepts, des questions, des étonnements mutuels dont la force est qu’ils viennent du vécu. Des percepts viennent les concepts. L’invention est, en ce sens, partagée entre ceux et celles qui pensent, et ceux et celles qui pratiquent une musicienneté libre. Que vive l’archive !

Recrutement CCD 3 mois Analyse de données culturelles

Contexte :

Le projet [CO S-A] a pour objectif de mettre en place une collaboration durable entre le laboratoire PRISM – Perception, Représentations, Image, Son, Musique, la Phonothèque de la MMSH – Maison Méditerranéenne des sciences de l’Homme et le CNCM VOCE – Centre National de Création Musicale, Pigna, afin d’intensifier la réflexion musicologique sur les musiques orales, sur les humanités numériques et sur la pratique actuelle de ces répertoires. Pour mener à bien ce projet, il est nécessaire d’établir un inventaire sélectif des collections sonores et audiovisuelles collectées en Corse et archivées sur l’île, mais aussi hors de Corse. Cet inventaire permettra de rédiger des orientations pour une facilitation de l’accessibilité des archives et le respect des principes du FAIR.

Missions :

En vue d’améliorer la visibilité et la diffusion du Repertorium VOCE (fonds d’archive du CNCM VOCE/Pigna-Corse), il d’inventorier et répertorier, identifier, décrire et analyser ces archives dédiées à la musique corse. Il s’agira également de localiser les sources sonores (orales, musicales) existantes sur divers sites (Musée de la Corse, Pigna, Méditathèque Culturelle de la Corse et des Corses [M3C]/Université de Corse, UMR 6240 LISA ).

Plus particulièrement :

> La mission de l’agent sera de réaliser un inventaire et une analyse des archives sonores musicales du Repertorium du CNCM VOCA. L’inventaire précisera les conditions d’accès des collections, identifiera celles qui sont en ligne en précisant les droits associés à ces archives en prévision de réusages éventuels dans des cadres académiques ou non-académiques. Il s’agira également de pointer les contenus de cette base de données qui nécessite une mise en conformité en vue d’une migration dans un système interopérable et actuel. Il faudrait envisager des améliorations telles que la gestion du multilinguisme et l’ajout de contenus multimédias (vidéos, entretiens, conférences).

>La mission de l’agent sera également de réaliser une recherche documentaire sur le contexte de collecte. Cette recherche permettra d’introduire l’histoire de ce fonds et de ses collecteurs dans la future base de données.

> Avec l’équipe [CO S-A], l’agent évaluera les possibilités d’interopérabilité des données repérées avec les infrastructures institutionnelles, repérera les référentiels du domaine et envisagera les connexions à mettre en place pour une meilleure pérennité et visibilité de ces archives, ainsi que pour faciliter l’utilisation de ce patrimoine à des fins de recherche et de création.

> Avec l’équipe de [CO S-A], l’agent rédigera un rapport d’expertise précisant l’ensemble de ces données et envisagera des modes de valorisation : signalement des corpus à collecter en priorité, amélioration du contenu de la base de données à effectuer en priorité.

L’agent réalisera cette mission durant 3 mois et publiera ses résultats ainsi que des informations sur les activités du projet sur le carnet de recherche : https://cosa.hypotheses.org

Lieux de travail :

Phonothèque de la MMSH, 5 rue du château de l’horloge, 13100 Aix-en-Provence ;

Laboratoire PRISM (UMR 70651), 31 Chemin J. Aiguier, 13402 Marseille cedex 20,

CNCM Voce (Pigna, Corse).

Encadrement :

Véronique Ginouvès, Ingénieure de recherche hors classe, archiviste, responsable du Secteur archives de la médiathèque de la MMSH et Joséphine Simonnot (Ingénieure de recherche, PRISM UMR 7061).

Niveau d’embauche :

Ingénieur·e d’étude ITRF (grille de salaire en fonction de l’ancienneté et du niveau d’étude fonction publique EPST).

Employeur :

Fondation A*MIDEX – Initiative d’Excellence d’Aix-Marseille, Programme Investissements d’Avenir (PIA). L’objectif d’A*Midex est de développer le potentiel du site d’Aix-Marseille, en le dotant d’une recherche et d’un enseignement supérieur de rang mondial. A*Midex expérimente des actions innovantes en soutenant des projets visant l’excellence, articulés autour de cinq fonds : Attractivité – Recherche–International–Transfert–Formation. Dans le même sens, A*Midex soutient et accompagne les grands projets structurants du site Aix-Marseille tels que les Instituts Convergences, les LabEx et les Écoles Universitaires de Recherche, sélectionnés dans le cadre des programmes PIA.

Télétravail : Selon conditions particulières.

Durée du contrat : 3 mois (équivalent temps plein)

Condition particulière d’exercice : Déplacement éventuel en Corse ou présence sur place.

Début /fin du contrat :

3 mois entre fin Avril 2022 et janvier 2023 (possibilité d’organiser son temps de travail sur 50% sur une durée plus longue en fonction des règles de l’employeur)

Profil recherché :


Connaissances requises :

>Expérience en analyse de données culturelles et musicales et en organisation des données numériques. >Bonne connaissance des questions juridiques et éthiques et des principes FAIR.

>Intérêt pour les interactions entre musicologie et interdisciplinarités.

>Intérêt pour les humanités numériques et pour la veille d’informations.

>Une pratique musicale et des notions d’organologie seront appréciées.

>La connaissance de la culture et de la langue corse est nécessaire.

>Une connaissance d’une autre langue sera appréciée (italien notamment).


Compétences techniques :

>Connaître les méthodes de prospection et d’inventaire des sources historiques et culturelles.

>Utiliser les méthodes, outils de référencement et nomenclatures du domaine musical (particulièrement des genres et formes de la musique corse ou de tradition).

>Usage des tableurs, des traitements de texte, des logiciels audio ; mise en œuvre de techniques documentaires ; usage des réseaux sociaux.

>Connaissance du contexte institutionnel patrimonial local et national.


Savoir-faire :

>Capacité à travailler en équipe.

>Capacités rédactionnelles.

>Capacité d’analyse et d’organisation

>Rigueur dans le traitement des données.

Savoir-être :

>Sens du contact et de l’écoute, initiative et goût de la recherche

Profil du.de la candidat.e recherché.e :

>Formation supérieure en musique et musicologie et/ou en valorisation de patrimoines culturels immatériels, et/ou en sciences de l’information ou en humanités numériques appliquées au domaine musical.

>Solide culture générale et méditerranéenne.

Candidature : envoyer une lettre de motivation et un CV avant le 18 avril à :

veronique.ginouves@univ-amu.fr ; christine.esclapez@prism.cnrs.fr ; josephine.simonnot@cnrs.fr

CDD 7 MOIS : SUIVI DE PROJET ARTISTIQUE ET CONCEPTION D’UN PROTOCOLE DE BALADE SONORE BASÉ SUR LES ARCHIVES MUSICALES CORSE

Lieux de travail : CNCM VOCE de Pigna Corse, Laboratoire PRISM Campus Joseph Aiguiller Marseille, Phonothèque de la MMSH d’Aix-en-Provence, Télétravail.

Encadrement : Christine Esclapez, coordinatrice du projet [CO S-A], AMU/ PRISM (UMR 7061), CNRS INSHS (DR12). L’équipe projet [CO S-A] sera également en soutien à l’encadrement.

Niveau d’embauche : ingénieur·e d’étude ITRF / ou ingénieur·e de recherche (grille de salaire en fonction de l’ancienneté et du niveau d’étude fonction publique EPST).

Employeur : Fondation A*MIDEX – Initiative d’Excellence d’Aix-Marseille, Programme Investissements d’Avenir (PIA). L’objectif d’A*Midex est de développer le potentiel du site d’Aix-Marseille, en le dotant d’une recherche et d’un enseignement supérieur de rang mondial. A*Midex expérimente des actions innovantes en soutenant des projets visant l’excellence, articulés autour de cinq fonds : Attractivité – Recherche – International – Transfert – Formation. Dans le même sens, A*Midex soutient et accompagne les grands projets structurants du site Aix-Marseille tels que les Instituts Convergences, les LabEx et les Écoles Universitaires de Recherche, sélectionnés dans le cadre des programmes PIA.

Durée du contrat : 7 mois

Début /fin du contrat : 14 mars 2022 / 14 octobre 2022 (possibilité d’organiser son temps de travail sur 80 ou 60% sur une durée plus longue en fonction des règles de l’employeur)

Condition particulière d’exercice : Au minimum trois résidences d’une semaine en Corse sont prévues.

Profil recherché :

Compositeur – Artiste sonore expérimenté. Maîtrise des techniques d’enregistrement audio. Bonne connaissance des structures de bases de données. Expérience pratique du chant polyphonique corse. Expérience de conduite d’entretiens et de réalisation de documentaires sonores. Capacités rédactionnelles.

Bonne appréhension des sciences humaines et sociales.

La connaissance d’une autre langue que le français est requise, la connaissance de la langue corse est un plus.

Savoir-faire : capacité à travailler en équipe, capacité de suivi de projet artistique.

Savoir-être : sens du contact, rigueur, initiative, goût de la recherche.

Profil du.de la candidat.e recherché : Formation supérieure en musicologie orientée vers les processus de création et de re-création.

Pour répondre à l’annonce, envoyez une lettre de motivation et un cv à Christine Esclapez christine<dot>esclapez<at>univ-amu<dot>fr. Date limite de l’envoi de la candidature : 11 février 2022.

Crédits photographiques: Paysage de la Balagne, résidence au CNCM en juin 2021, CC-0.

[CO S-A] : un protocle exploratoire de recherche, création & action

 

L’objectif du projet de recherche [CO S-A] est de mettre en place une collaboration durable entre PRISM (UMR 7061), la Phonothèque de la MMSH et le fonds d’archives du CNCM VOCE (Pigna/Corse), déposé au sein du Repertorium Voce. Il s’agira, durant une année, d’échanger des compétences et des technologies et de connecter les richesses patrimoniales du territoire Corse avec les autres ressources de la région Sud. Il s’agira également, à moyen terme, d’intensifier la réflexion musicologique et anthropologique sur les musiques orales et la pratique actuelle et contemporaine de ces répertoires. Cette collaboration permettra également de valoriser et de maintenir de façon dynamique la proximité culturelle et historique entre la région Sud et la collectivité territoriale de Corse. Grâce au développement d’une relation durable sur le partage de fonds d’archives patrimoniales et immatérielles, l’équipe de [CO S-A] souhaite interroger les modalités de conservation et de recréation de ces archives, tout en favorisant des actions de recherche scientifique. L’objectif principal de [CO S-A] est, en effet, de questionner le réemploi (réécritures, recyclage, détournement, réinterprétation) de l’archive.

La problématique au cœur de [CO S-A] est d’interroger les conditions de « partage » et de « vie » de ces archives issues de pratiques en perpétuelle évolution et de cultures considérées comme orales, souvent catégorisées par opposition à la tradition musicale écrite. Souvent issues de la pratique improvisées, les musiques dites « orales » sont des traditions « vivantes », ouvertes à la réinterprétation et à la création, essentielles à conserver et à valoriser pour que le renouvellement de la tradition puisse advenir, mais aussi pour que nous puissions « nous comprendre mieux » (Ricœur) face à notre histoire méditerranéenne commune. L’archive est ainsi conçue comme une donnée « vivante » (Ketelaar, 2006, Derrida, 1995/2008, Russell, 2018) qui ne doit son existence qu’à l’espace fragile entre sa conservation et sa recréation ainsi que sa réappropriation par les utilisateurs (habitants, artistes, visiteurs). [CO S-A] fait l’hypothèse que les archives patrimoniales (issues de la tradition musicale orale) sont des répertoires ancrés dans le présent de la création contemporaine et que c’est cet ancrage qui, de façon récursive, leur permet de maintenir « vivante » la tradition dont elles proviennent.


Un protocole exploratoire en 3 temps.

Le projet [CO S-A] débutera concrètement en février 2022. L’équipe est composée de chercheur.es et/ou artistes : Christine Esclapez, Joséphine Simmonot, Véronique Ginouvès, Jérôme Casalonga, Jean-Marc Montera et Pierre Gambini.

Trois axes de recherche ont été dégagés. Ils réfèrent (1) aux interactions entre recherche, patrimoine et création, (2) à la valorisation du patrimoine immatériel et (3) au développement culturel et économique. Ces axes proposent la mise en action d’une méthodologie plaçant la création au centre d’un écosystème fondamentalement interdisciplinaire : de la recherche fondamentale à la recherche appliquée et en développement, mais aussi de la recherche fondamentale à la recherche « utile », c’est-à-dire ancrée dans des usages participant de l’élaboration du « commun » (Dardot & Laval, 2014).

AXE 1 : RECHERCHE, CREATION ET PATRIMOINE : juin 2022.

Organisation d’une résidence artistes/chercheurs dont l’objectif est l’observation in vivo d’un processus de patrimonialisation. Cette résidence artistes/chercheurs développera un travail de création basé sur le réemploi des archives du CNCM VOCE (disponibles sur Tela Voce et la Phonothèque du Musée de la Corse) ainsi qu’une analyse des processus de création (captations vidéos, entretiens).

AXE 2 : VALORISATION DU PATRIMOINE IMMATERIEL : de février 2022 à décembre 2022.

Il s’agira de réaliser un état des lieux archivistique visant à améliorer la diffusion web du patrimoine sonore conservé au sein du Repertorium VOCE (CNCM VOCE) ainsi qu’une expertise de l’existant afin d’établir une politique de conservation et de valorisation du patrimoine à moyen et long terme.

AXE 3 : DÉVELOPPEMENT LES ACTIVITES CULTURELLES ET ÉCONOMIQUES : d’avril 2022 à juin 2022.

Il s’agit de valoriser, auprès du grand public, les archives patrimoniales déposées dans le Repertorium VOCE et de favoriser une action locale auprès des artisans de Pigna. Ces actions prendront la forme de pastilles sonores réalisées avec les artisans et créées par un compositeur en Arts sonores.

Ce protocole en trois temps (recherche, création et action) se conçoit comme une première étape d’exploration ;  conçue au plus près d’un territoire, sur une échelle locale. Il est construit autour du partage des compétences des faire, des savoirs et des savoir-faire, de façon collaborative. Chercheurs et artistes pourront ainsi échanger leurs modalités d’action autour d’un « objet » de recherche parfaitement circonscrit : le fonds d’archives du CNCM VOCE.

Références bibliographiques

DERRIDA Jacques, 2002, « Archive fever in South Africa » dans Refiguring the archive, Cape Town, David Philip, p. 38–80 (uniquement les pages paires).

DERRIDA Jacques, 1995, Mal d’archive : une impression freudienne, Paris, Galilée, 154 p.

FARGE Arlette, 1989, Le goût de l’archive, Paris, Éd. du Seuil, 152 p.

KATZ Joel, 1991, « From archive to archiveology », Cinematograph, 1991, no 4, p. 93–103.

KETELAAR Eric (2006). « (Dé) Construire l’archive », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 2006/2 (N°82), p. 65-70.

MECHOULAN, Éric (2011). Introduction. Des archives à l’archive. Intermédialités / Intermediality, (18), 9–15. https://doi.org/10.7202/1009071ar

RUSSELL Catherine, 2018, Archiveology: Walter Benjamin and archival film practices, Durham C., États-Unis d’Amérique, Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord..

ZEITLYN David, 2020, Mambila divination: framing questions, constructing answers, Abingdon ; New York, Routledge (coll. « Routledge studies in anthropology »).


Pratiques de « réécriture » des patrimoines traditionnels corses.

Une résidence de création est prévue du 7 au 11 juin 2022, au CNCM de Pigna, Corse. L’objectif est un travail de création musicale basé sur le réemploi d’archives sonores, accompagné d’une observation des processus de création par des chercheurs musicologues.

DU POINT DE VUE DE LA CRÉATION

Jérôme Casalonga, Jean-Marc Montera et Pierre Gambini, trois musiciens-compositeurs-improvisateurs, chercheront à réinterpréter avec leur propre langage et à créer ensemble une musique d’aujourd’hui inspirée par les archives sonores de tradition corse, issues du Repertorium/CNCM VOCE. Ces sources sont un point de départ pour la création, une inspiration pour l’improvisation. Le projet est ouvert à toutes les transformations musicales, y compris des traitements électroniques effectués sur les archives sonores, les fragmentations, les détournements, etc. Il s’agit de tester des processus de création, en se libérant de la dimension sacrée de la création initiale. Le corpus, ciblé sur le répertoire féminin, permettra de mettre en valeur un répertoire méconnu et souvent oublié : Quel est ce répertoire musical féminin en Corse ? Comment des hommes vont-ils l’interpréter ? Ce travail de réécriture par des voix et sensibilités masculines d’un corpus féminin interrogera la tessiture, l’intention et l’attention.

DU POINT DE VUE LA RECHERCHE

Dans le cadre d’une nouvelle orientation de la musicologie qui s’intéresse aux pratiques vivantes, aux processus de création et d’improvisation, cette résidence sera l’occasion pour l’équipe de [CO S-A] de développer une réflexion théorique à propos des polyphonies Corse, ciblée sur la compréhension de la voix chantée dans ses dimensions perceptives, acoustiques, techniques de ce patrimoine culturel. Cette résidence de recherche-création-action enrichira les apports musicologiques et épistémologiques, notamment sur la problématique de la recréation des patrimoines dits immatériels et les questions de « vie » de l’archive comme renouvellement de la tradition.

MÉTHODOLOGIE DE RECHERCHE-CRÉATION

Tout au long du travail de résidence, une captation des séances de travail sera réalisée ; elle servira de trace (de mise en archives) des processus de création. Ces captations permettront également de réaliser un court documentaire (teaser) sur les processus mis en œuvre. Des entretiens de vidéo-élicitation seront réalisés chaque jour, après les séances de travail, provoquant des interactions avec les chercheurs. L’enjeu est la coécriture d’un article scientifique (recherche et création) : l’archive au travail ; la vie de l’archive.

RENCONTRES À MARSEILLE EN OCTOBRE-NOVEMBRE 2022

Ces rencontres sont envisagées à Marseille. Après la projection du teaser, musiciens et musicologues présenteront les résultats de leur travail. S’ensuivra la proposition d’un élargissement de cette recherche en pratique et théorie de la création artistique sur les îles d’Europe du Sud, qui possèdent avec de petits fonds d’archives musicales.

Le Projet

L’objectif de [CO S-A] est de mettre en place une collaboration durable entre le laboratoire PRISM, le pôle images, sons, pratiques du numériques / Phonothèque de la MMSH et le CNCM VOCE (Pigna/Corse) afin d’intensifier la réflexion musicologique sur les musiques orales et la pratique actuelle de ces répertoires. Cette collaboration permettra également de valoriser et de maintenir de façon dynamique la proximité culturelle et historique entre la région Sud et la collectivité territoriale de Corse par le développement d’une relation durable sur le partage de fonds d’archives patrimoniales et immatérielles ainsi que les modalités de leur conservation et de leur recréation, tout en favorisant des actions de recherche scientifique. L’objectif est, en effet, de réfléchir de façon collaborative à la question du réemploi (réécritures, recyclage, détournement, réinterprétation, improvisation) de l’archive. En effet, les musiques orales ne sont pas des musiques désuètes ou uniquement réservées aux spécialistes de leur pratique. Nous faisons l’hypothèse que c’est en provoquant des actions hybrides (théoriques et pratiques) et des rencontres, que les pratiques patrimoniales demeurent des pratiques ancrées dans le présent de la création contemporaine dont elles tirent souvent les conditions de leur renouvellement (voir par exemple, la programmation du CNCM VOCE ). Si cette hypothèse n’est pas neuve et si de nombreux artistes et chercheurs l’étudient et la pratiquent, elle demande cependant à être théorisée plus précisément et mise en pratique sur un territoire dédié.

La problématique de [CO S-A] est d’interroger les conditions de partage et de vie de ces archives issues de pratiques en perpétuelle évolution et de cultures considérées comme orales, c’est-à-dire souvent catégorisées par opposition à la tradition musicale savante. [CO S-A] fait ainsi l’hypothèse que c’est en provoquant un transfert de compétences (penser de façon étroite les liens entre les savoirs métiers, le culturel et l’artistique mais aussi entre la recherche académique et la recherche appliquée) que l’on pourra réellement penser l’archive (et le patrimoine immatériel) comme une donnée vivante (Ketelaar, 2006 ; Derrida, 1995/2008 ; Russell, 2018), qui ne doit son existence qu’à l’espace fragile entre sa conservation et sa recréation.

CO S-A : mise en place du projet AMIdex 2022

 

Coordinatrice du projet COSA :
Christine Esclapez
AMU/ PRISM (UMR 7061), CNRS INSHS (DR12)
Enseignante-chercheure AMU (PU) – PRISM. Responsable de l’axe 2 de PRISM (Créations, Explorations et Pratiques artistiques), Membre nommée du CNU 18e section. Christine Esclapez conduit des expertises pour l’HCERES et diverses structures internationales (Belgique, Espagne, Canada). Ses axes de recherche s’élaborent dans le champ des interactions entre Musicologie et Interdisciplinarité, de l’épistémologie des pratiques de recherche et de création (Recherche-création), des Sciences du langage musical, de l’esthétique contemporaine et de l’analyse des processus de création (interprétation, réinterprétation, recréation et performance).

Archiviste :
Véronique Ginouvès
CNRS/AMU, MMSH/USR 3125, Responsable de la phonothèque et du secteur archives de la MMSH – Co-responsable du pôle images, son, pratiques du numérique en SHS
Ingénieure de recherche hors classe
Expertise en base de données d’archives sonores et vidéo, traitement des supports audio analogiques et numériques (numérisation, indexation, conservation) ; expérience des projets interdisciplinaires sur les données sonores. ; voir Les carnets de la Phonothèque.

Ingénieure de recherche :
Joséphine Simonnot
CNRS/AMU, PRISM (UMR 7061)
Expertise en base de données d’archives sonores et vidéo, traitement des supports audio analogiques et numériques (numérisation, indexation, conservation) ; expérience des projets interdisciplinaires sur les données sonores (valorisation et analyse automatique du contenu sonore / intelligence artificielle).

Laboratoire PRISM (Perception, Représentations, Image, Son, Musique)
PRISM est un laboratoire interdisciplinaire, sous tutelles du CNRS, d’Aix-Marseille Université et du Ministère de la Culture, qui regroupe des chercheurs, des enseignants-chercheurs, et chercheurs- créateurs spécialistes des domaines de l’image, du son et de la musique. PRISM favorise l’interdisciplinarité autour des questions de la perception, des représentations et de leurs usages. L’alliage entre sciences fondamentales, sciences humaines et créations artistiques (musique, cinéma, arts sonores et plastiques) qui est au cœur du projet scientifique de PRISM permet d’aborder ces questions en y intégrant différentes disciplines balayant les domaines de la physique et du traitement du signal, des sciences de l’art et de l’esthétique, et de la médecine et des neurosciences. L’image, le son et la musique sont étudiés comme des objets de recherche manipulables et mesurables, mais aussi comme des pratiques artistiques capables de transformer le réel et ses discours. L’enjeu scientifique de PRISM est de révéler comment l’audible, le visible et leurs interactions engendrent de nouvelles formes de représentations sensibles et/ou formelles du monde contemporain.

Contact : cosa@groupes.renater.fr